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Retour sur "La refondation du monde".

Retour sur "La refondation du monde".

En 1999, il y a 10 ans, Le Seuil publiait de Jean-Claude Guillebaud "La refondation du monde". Cet épais volume dresse l'état du mal, la banalisation de l'injustice, la re-tribalisation du monde, une relégitimationn de la sociobiologie (1), le retour de l'ethnos contre le demos, etc. pour non seulement résister à la barbarie mais pour redéfinir loyalement ce qui nous rassemble : le gout de l'avenir, l'égalité, la raison, l'universel, la liberté, la justice. Mais pour l'auteur chacune de ces valeurs est le fruit d'une histoire particulière, enracinée dans la pensée grecque, le judaïsme et le christianisme.

Ici, point d'évocation de l'islam ni même d'une haine du Sud contre l'Occident à l'instar de Jean Ziegler et son cri lancé sous forme d'alerte. Mais il y a l'idée du nécessaire changement. Il y a aussi la question posée (p 283) : "Ces valeurs-là - qui sont les nôtres et celles de l'helleno-judéo-christianisme - sont-elles aussi clairement universelles que nous sommes tentés de le croire? Sont-elles extensibles, sans autre forme de procès, au reste de la planète ?" La question est posée tout le long du livre . La fin de l'ouvrage (au Ch 10) se termine encore par la question : "Que faire du judéo-christianisme?" Que fait-il de notre situation largement post-judéochristianiste en Europe même si çà ou là susbsiste ce que l'on appelle une subculture chrétienne? Y aura-t-il des chrétiens non chrétien comme il y a des "juifs non juiif" selon la formule d'Isaac Deutscher reprise par l'auteur. Surtout le judeo-christianisme n'est-il pas une idéologie artificiellement créée pour exclure l'autre branche : l'islam ? L'auteur cite ici David M. Neuhaus. La réponse est ouverte mais il ne cesse de la poser : le judéo-christianisme n'est pas mort mais il doit changer. Tout doit d'ailleurs changer. La dernière phrase de l'auteur est : "Le monde qui nous attend n'est pas à conquérir mais à fonder".

Retour en arrière pour préciser le propos : "La nouveauté est qu'il n'y a plus de "reste du monde"." La globalisation signifie dit l'auteur une irruption du monde et de l'altérité au cœur de nos société et de nos consciences. Le dedans et le dehors se confondent. Voilà ce que l'on ne saurait oublier, qui emporte d'être en prise avec le réel : "Fin des empires, fin des colonies, fin de la centralité occidentale, fin des privilèges de l'homme blanc." Mais quid du reste ? Toutes ces certitudes - égalitaristes, laïques, progressistes, individualistes, raisonnables, critiques, etc. - ne seraient-elles pas le dernier avatar d'une arrogance occidentale et judéo-chrétienne réinventée ?  Ici l'auteur fait appel sans conviction à John Rawls qui avait voulu fonder une théorie rationnelle de la justice, acceptable par tous, en dépit du pluralisme des valeurs et des points de vue. La tentative est audacieuse et méritoire mais difficile et vaine pour partie car pourquoi préférer le principe de justice dans une société ou les valeurs sont différentes et la distribution des biens matériels si inégale. Certains défendront d'abord leurs intérêts et ensuite adapteront le principe de justice à la satisfaction première de leurs privilèges. En fait son propos est de défendre un humanisme paradoxal qui consiste à s'ouvrir à l'autre, au pluriel, au multiple, sans rien céder sur l'essentiel. Il convient de récuser tout à la fois l'impérialisme normalisateur (un seul point de vue à prendre et à laisser) et le relativisme trop accommodant (à chacun sa règle, à chacun sa vérité) . Il veut en d'autres termes mener bataille sur deux fronts : contre l'intolérance d'un côté, contre le nihilisme de l'autre. En tout cas il semble refuser les théorisations toutes prêtes, même celles équilibrées comme la laïcité "à la française" ou la conception de la justice façon Rawls.

Qu'en penser? Dans certains domaines le propos sonne juste. Pas partout. Point de centrisme politique notamment. La domination, l'exploitation et l'oppression sont aussi mauvaise ici qu'ailleurs, maintenant que jadis. Il faut choisir son camp. Mais le camp n'est pas simple, géographique. Comme si Orient contre Occident avait remplacé Est contre Ouest.

JJ Lakrival

1) référence faite à Edward O.Wilson père de la sociobiologie inégalitaire mais aussi à Jean-Pierre Changeux. Pas un mot par contre sur Patrick Tort.
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